Archive for November, 2009

Courrier du lecteur… ( 1ière partie)

Sunday, November 15th, 2009

Je reçois depuis quelques temps des questions de votre part, toutes plus intéressantes et pertinentes, les unes que les autres. J’ai alors décidé de débuter une nouvelle chronique pour y répondre. Malheureusement, mes occupations trop nombreuses et mon peu de temps a fait en sorte que j’ai demandé à une collaboratrice de m’épauler. De la sous-traitance de bon aloi, en quelque sorte…

Je vous la présente. Il s’agit de Sœur Ella Tulafère, une religieuse belge qui était, jusqu’à tout récemment, directrice générale de l’hôpital de Dubié. Maintenant à la retraite, elle vient se la couler douce à Shamwana. Femme d’une grande expérience, elle est arrivée en RDC en 1963, dans ces toutes premières années ( troubles) de l’accession du Congo à l’indépendance. Elle parle couramment le kiluba, le swahili et le lingala, et connaît toutes les subtilités de la culture d’ici. Je lui laisse donc la parole, et le soin de se présenter plus longuement.

«  Mèrcii, Denis, de me pèrrmettre de faire part à tes amis lecteurs de mon expérience de vie au Congo. Je tenterai humblement, mais avec toute la rigueur qui s’impose, de répondre à toutes vos questions, de la plus sotte à la plus pertinente! Que Dieu me vienne en aide!  Mais trêve de bavardage, passons à la première question.

 L…, une lectrice de Rosemont, à Montréal, nous demande :

« Comment se manifeste la fierté,  la coquetterie chez ces gens? »

Sr. Ella : ( disons que celle-là, elle est plutôt dans la catégorie des questions sottes, mais enfin…) Chère L…, ta question reflète bien les préoccupations superficielles et « flashy »  affligeant nos sociétés occidentales! Rien pour me faire regretter le choix de quitter ma Belgique natale! Mais pour répondre plus directement à ta question, je dois bien avouer que la coquetterie fait également ici beaucoup de ravage…

Cela est particulièrement évident le dimanche, où comme par chez-nous, les gens s’ « endimanchent » de leurs plus beaux vêtements pour aller rendre grâce au Seigneur. Je me permettrai une anecdote pour illustrer mon propos. En visite dans un lointain village, il y a de ça  quelques années, je tombe sur une femme plus très jeune, dépenaillée, aux vêtements sales et affalée face à sa hutte plutôt misérable.  Après consultation, je lui ordonne de m’accompagner  au Centre de Santé le plus proche pour consulter l’infirmier de service.  «  Pas tout de suite, pas tout de suite! » me répond-elle. Et de se réfugier dans sa hutte, pour revenir quelques minutes plus tard lavée, et vêtue de son plus beau pagne coloré! Et oui, il n’était pas question de sortir voir le « docteur » sans être vêtue de ses plus beaux atours. Ainsi donc, même chez les plus pauvres, réside encore un fond de fierté et de coquetterie ( un brin de dignité, peut-être… il faudrait que j’y réfléchisse). Cette coquetterie se manifeste aussi par les coiffures élaborées et les perruques originales dont s’affublent les femmes d’ici. Denis me disait justement qu’il était à préparer un reportage-photo uniquement autour de cette question ( une façon pour lui de se rapprocher de ces femmes magnifiques, le coquin!). Passons à une seconde question.

Courrier du lecteur… ( part. 2)

Sunday, November 15th, 2009

M.-H, une lectrice de Mascouche, nous demande :« C’est quoi la suite de l’histoire du gars impuissant? Mes amies n’arrêtent pas de me demander ce qui est arrivé avec lui! »

Sr. Ella : Alors là, ma petite fille, la mâchoire va te décrocher, littéralement! Car cette histoire est vraiment des plus curieuses de notre point de vue occidental, et des plus courantes du point de vue africain. Denis m’a mise au courant de l’affaire, et je vous invite à relire une précédente entrée, à la chronique « Us et coutumes et…sorcellerie »,  pour vous rafraîchir la mémoire. En résumé, la famille avait convenu d’une solution : aller voir un féticheur afin de trancher si, oui ou non, le père était le sorcier qui avait rendu son fils impuissant en lui jetant un mauvais sort.

Voici donc la suite des aventures de Julien l’Impuissant! Après plusieurs semaines, la rencontre avec le féticheur a finalement eu lieu; cela aura pris du temps, car il aura fallu recueillir l’argent nécessaire. Bonne nouvelle! Le père est déclaré innocent, il n’est pas celui qui a jeté un mauvais sort à son fils. Non, la coupable, c’est la mère!!!  La réputation du père est donc lavée; de son point de vue donc, le conflit est réglé, il est prêt à accueillir son fils de nouveau et de prendre l’entière responsabilité de le faire soigner, par les bons soins d’un féticheur, bien entendu. Mais le fils qui n’avait pas participé à la séance avec le féticheur, ne l’entendait pas ainsi…Dans un geste sans précédent, inimaginable, constituant une véritable aberration d’un point de vue culturel africain, Julien donc, s’est présenté au village de son père et devant tout le monde, a réclamé le divorce de son père d’avec sa mère!!!  Le père, semble-t-il, n’a pas bronché, et a joué ça cool : il a invité sa femme à le quitter, à la demande de son fils, mais celle-ci a évidemment refusé. Le jeune homme s’est enfui. De toute évidence le conflit est loin d’être réglé pour lui.

Fin de l’histoire, pour le moment. Julien s’est déplacé dans un autre village, sans laisser d’adresse, pas moyen de le retracer. Les conseillers de l’équipe de Denis ont tenté de saisir le sens de ces derniers développements. La demande de divorce publique est un geste absolument insensé dans le contexte d’ici; cela traduit le profond désarroi du jeune homme. Ils ont aussi appris que Julien avait été un guerrier Mai-Mai, ce qui pourrait expliquer son état troublé, et venir soutenir l’hypothèse d’un stress post-traumatique à la source de ses problèmes d’impuissance. Mais cela demeure encore des hypothèses et une histoire à suivre… Si Freud avait entendu cette histoire, il l’aurait incluse, dans un de ses traités, comme un cas type de Complexe d’Œdipe non résolu !

Je vous remèrrcie de votre attention, chèrrs lecteurs et lectrices. Il m’a fait plaisir de seconder Denis dans sa tâche. J’attends avec impatience vos questions, les plus pertinentes possibles, évidemment. Que le Seigneur vous accompagne dans sa grande bonté!

Sr. Ella Tulafère, religieuse du Saint-Cœur Saignant de Jésus, à la retraite »

Us et coutumes…et sorcellerie! (1ière partie)

Saturday, November 14th, 2009

Centre de Santé de Kisele. A notre arrivée, l’infirmier titulaire nous demande s’il ne faudrait pas évacuer cette enfant vers l’hôpital  : une fillette née la veille, avec un bec de lièvre, et sa maman qui refuse de la nourrir. Pas à cause du bec de lièvre : elle croit que son lait n’est pas bon pour l’enfant.  Après consultation radio avec le médecin à Shamwana , la décision est prise: on ramène la mère et l’enfant de façon urgente dans son village d’origine – on ne la transfère pas à l’hôpital-  pour qu’elle consulte son « féticheur » afin qu’elle accepte de nourrir son enfant, avant qu’il ne meure.

Une femme arrive à la maternité de l’hôpital en grande souffrance, et le bébé qu’elle porte montre des signes de détresse : de terribles contractions la secouent, suite à l’ingestion d’une potion servie par le « féticheur » local, pour provoquer le travail.

Urgence hier soir : un bébé de 15 mois arrive en pleines convulsions, dues à la fièvre et au paludisme sévère. Ses parents avaient consulté le « féticheur » qui avait administré on ne sait quoi à l’enfant. Admis aux  soins intensifs, l’enfant est en détresse respiratoire et  souffre probablement d’une intoxication aux plantes médicinales, en plus de son paludisme sévère. Oxygène, perfusion de médicament. Trop peu et surtout, beaucoup trop tard : l’enfant est décédé aux petites heures.

Trois exemples recueillis ces derniers jours, mais qui sont le lot de notre travail quotidien. En fait,  on peut affirmer que le recours aux « féticheurs » et aux guérisseurs traditionnels est la norme pour la majorité de la population: avant d’aller au Centre de Santé ou à l’hôpital des « bazungu », on passe quasiment toujours par la médicine traditionnelle.

Et cela a souvent des conséquences désastreuses sur l’état de santé des gens. Ainsi, ce refus des femmes d’allaiter est lié à la croyance que le colostrum, ce premier lait si riche, est pourri ou délétère pour le bébé; la croyance veut que le « féticheur » doive purifier le lait par quelque cérémonie, avant d’autoriser la mère à allaiter. Ce qui peut prendre des jours et des jours, provoquant déshydratation et mort des nouveaux-nés. Autre problème, l’application de traitements farfelus, ou l’ingestion de plantes « médicinales » dont les ingrédients actifs sont mal dosés, provoquant plus de mal que de bien. Et le plus grand problème, c’est le retard de consultation; après avoir été traités sans succès par les « féticheurs », les gens viennent finalement  à l’hôpital, souvent dans un état très grave, où il devient pratiquement impossible de les soigner.

Us et coutumes…et sorcellerie! ( part. 2)

Saturday, November 14th, 2009

Que penser de tout cela?

D’abord, quelques distinctions s’imposent. Il y  les féticheurs et les médecins traditionnels. Ces derniers utilisent des plantes, des herbes, des racines et tout un savoir transmis de génération en génération. Les « féticheurs », quant à eux,  utilisent la magie, les incantations et les gri-gri pour mener leurs activités. Il y a aussi les sorciers, qui eux, s’activent à jeter des mauvais sorts pour faire du mal aux gens ( mais ca, c’est une autre histoire!) Dans la pratique, les médecins traditionnels sont aussi souvent des « féticheurs » et vice et versa…C’est à tout le moins ce qu’on m’a expliqué.

Première constatation : ces médecines traditionnelles ont toujours existé. Elles étaient là avant MSF et la médecine moderne, et elles seront toujours là lorsque MSF décidera de faire son baluchon et de quitter Shamwana.

Deuxième constatation : la médecine moderne comme la médecine traditionnelle, a aussi ses limites; et chacun sait également que l’aspect psychologique est un ingrédient essentiel à toute guérison. L’effet placebo et la relation de confiance entre le patient et son médecin, ne sont-ils pas l’équivalent du recours au féticheur et à ses gri-gris?

Evidemment, je ne suis pas en train de dire que médecine traditionnelle et médecine moderne, c’est du pareil au même. Je soutiens seulement qu’on ne peut faire abstraction de la présence des féticheurs dans notre contexte. Il ne faut pas non plus adopter une attitude moralisatrice et de condamner les médecines traditionnelles. Il faut plutôt  changer d’approche et favoriser la collaboration et l’éducation des tradi-praticiens, comme on les appelle à MSF. C’est cette philosophie que j’ai mise de l’avant lors de la discussion du Plan d’action 2009 menée au cours des dernières semaines. Cela a mené à l’adoption de l’objectif suivant :

“ To improve the dialogue with traditional healers in order to encourage collaboration between traditional healing and western medical practices.”

Nous avons commencé à concrétiser ce bel objectif par l’élaboration d’un plan d’action, qui devrait nous permettre d’augmenter le taux d’allaitement à la naissance, de favoriser les références plus rapides vers l’hôpital, de développer l’échange sur les  pratiques  de médecine modernes et traditionnelles. A suivre…

Scènes de la vie quotidienne ou…La Petite vie !

Saturday, November 14th, 2009

C’est la saison des pluies. Le temps est souvent couvert, il pleut aussi régulièrement, les averses transformant la moindre rigole en joyeux torrent débordant! Mais toute cette eau s’accompagne  aussi de toutes sortes de « bibittes », plus ou moins intéressantes… Nous recevons donc la visite de nuées de « mannes » grasses et repoussantes, de termites volantes, de caméléons et de mantes religieuses. Toute cette eau ruisselante a aussi pour effet de faire sortir de leurs trous les animaux qui, jusque là, s’y tenaient tapis confortablement… genre scorpion ! ou encore les mwanbas verts, de rampants serpents parmi les plus dangereux qui soient ( on en a tués trois depuis quelques semaines sur la base, et on en a surpris un se prélassant dans notre salle de séjour il y a deux jours…) Est-il besoin de vous dire que les lampes frontales et les souliers fermés sont à la mode le soir, que la porte de mon tukul demeure fermée la nuit, que mes appartements sont inspectés du toit jusque sous lit avant de me glisser sous les draps, et que mes souliers sont scrupuleusement secoués avant d’y mettre un orteil… Petite vie…!

“T.S. au Congo!”

Saturday, November 14th, 2009

Médecins Sans Frontières, vous connaissez ? Oui bien sûr, mais vous étiez convaincus que c`était  avant tout une affaire de médecins et d`infirmières. Que non ! Depuis plus d`une année, en tant que t.s., ( travailleur social) j`occupe la position de « Mental Health Officer » (MHO)  á Shamwana, un petit village perdu en République démocratique du Congo. Petit topo sur mon expérience de travail.  Pour vous en donner le goût de l`humanitaire, peut-être… ???

Shamwana. Un village de 3,500 personnes, dans la province méridionale du Katanga. Un village situé au centre du « triangle de la mort », une zone comprise entre Pweto, Mitwuaba et Manono. En 2005, c’était la guerre dans cette zone entre les milices Mai-Mai et l’armée congolaise. MSF, déjà installé  à Kilwa et Dubié, à 120 km. de Shamwana, a alors vu déferler dans la ville des dizaines de milliers de réfugiés. Avec la fin des hostilités fin 2005 et le retour des réfugiés dans leurs villages, MSF ouvre en mai 2006  un troisième projet au centre du «  triangle de la mort ». Essentiellement, il s’agit de supporter et superviser les installations de santé primaire et secondaire, durement endommagés par la guerre. On parle ici de 5 Centres de santé disséminés autour de Shamwana, ainsi que d`un petit hôpital de référence de 55 lits situé  á Shamwana même ; se greffe aussi à ce support à la santé primaire de la région, un programme intégré de santé mentale.

En tant que MHO, je coordonne le développement de ce programme de santé mentale, qui offre de l’intervention psycho-sociale á l`intention d`une population ayant subi les affres de la guerre.  Ce programme comprend des activités de consultation individuelle ( 4,000 consultations/ an), des activités de groupe ( groupes de support pour les personnes endeuillées, traumatisées, vivant des sentiments accablants) , ainsi que des activités de psycho-éducation dans les écoles des villages, á l`intention des profs du primaire et du secondaire, ainsi qu`aux étudiants du Secondaire. Une petite partie de notre clientèle (10 personnes sur 260 clients) présente des problèmes psychiatriques. Bien que ce ne soit pas l’objectif premier du programme, nous assurons le suivi de ces patients, en collaboration avec un médecin traitant.

Plus concrètement, mon travail consiste á supporter une équipe de 6 conseillers psycho-sociaux ( 3 hommes + 3 femmes) et leur superviseur congolais á réaliser le travail d`intervention auprès de la population. Ces conseillers sont des non-professionnels. Ils ont été sélectionnés au début du projet pour leurs aptitudes en relation d`aide. A l’embauche, ils ont reçu une formation de base au processus d`intervention psycho-sociale prôné par MSF.  Ils sont tous issus ( ou presque) des petites villes /villages avoisinants, parlent la langue du coin ( Kiluba + swahili) ,  connaissent parfaitement la culture de la population desservie – c`est la leur ! – et la plupart ont vécu eux-mêmes l’horreur de la guerre.

Essentiellement, mon travail est d`assurer la formation continue de cette équipe, par du coaching sur le terrain, par de la supervision individuelle et de groupe, par de la formation continue adaptée aux besoins de la clientèle et aux difficultés vécues par les conseillers. Les consultations individuelles ont lieu à domicile, à l’ombre de la hutte ou sous le manguier, dans des villages situés jusqu’à trois heures de route de Shamwana, par des « routes » difficiles et chaotiques. Le travail, c`est aussi de supporter le superviseur congolais dans son travail de coordination et de liaison avec l`hôpital. L`approche prônée par MSF est une approche de thérapie brève axée sur les solutions : pas de place pour la psychanalyse ou la gestalt ici !  Le travail, c`est aussi de réfléchir á l`orientation et au développement du programme, en lien avec l’équipe de coordination située dans la capitale à Lubumbashi ou encore en lien avec les Mental Health Advisors basés à Amsterdam .

Tout cela a l`air peut-être factuel et « dry », mais je vous jure que c`est tout á fait captivant et fascinant ! Vraiment, on vit ici comme dans une autre dimension, á tel enseigne que le temps file à une vitesse absolument folle ! C`est que le travail est passionnant ! La culture est absolument « flyée » par bouts, on est dans un monde complètement différent, et pourtant, la souffrance humaine est partout, omniprésente. Et au-delá des différences culturelles, les sentiments et la détresse humaine demeurent les mêmes. On se sent vraiment utile et le programme fait vraiment une différence dans la vie des gens. Une goutte d`eau dans l`océan ? Bien entendu. Mais une goutte d`eau quand même !

Oui, vraiment, il y a de la place pour les t.s. à Médecins sans Frontières !

(1)    Article à paraître en nov. 09 dans le Bulletin de l’Ordre des Travailleurs sociaux du Québec

Un week-end ” en ville “!

Saturday, November 14th, 2009

Un match de foot entre l’équipe MSF Shamwana et celle de MSF Dubié : telle est la raison qui m’a amenée à passer tout mon week-end là-bas.  « Deux jours pour un match de foot?”  me direz-vous?  C’est que , voyez-vous, Dubié est situé à 120 km. , à 6 heures d’ici, par une route parfois franchement chaotique. Nous avons quitté samedi matin à 6 : 00, pour arriver passé midi, fourbus ; nous sommes revenus tantôt à 15 :15 . Mais ça en valait le coup.

Dubié est la première ville où MSF a développé ses activités. Pendant la guerre, c’est là qu’ont convergé en provenance des villages de la région des milliers de réfugiés pour former 3 camps de IDP ( Internal Displaced People) . Depuis la fin des hostilités en 2006, les réfugiées sont retournés dans leurs villages, ceux-là même que nous desservons : Shamwana, Kisele, Kampangwe, Kishale, Kabala, Monga et les dizaines d’autres que nous n’atteignons pas. MSF continue ses activités à Dubié en supervisant les activités d’un très grand hôpital, avec les principaux départements hospitaliers, ainsi qu’une  équipe en santé mentale de trois conseillers, malheureusement dépourvue de supervision depuis trop longtemps.

Dubié, c’est la grande ville, comparé à Shamwana! Imaginez : il y a l’eau courante en ville! Pas dans chaque maison, tout de même, mais à même des fontaines publiques avec robinet, oui madame, disséminées aux quatre coins de la localité. Ce système d’aqueduc est alimenté par une source canalisée vers un grand château d’eau distribuant le précieux liquide par gravité. Une grande ville, car il y a de grands bâtiments publics : écoles et couvents, construites par les communautés religieuses et une grande église catholique en briques. Mais là s’arrête toutes prétentions à la dénomination de grande ville : il n’y a pas d’électricité, ni rues pavées. En fait, on a affaire à un très gros village, mais ce qui est frappant, quand on vient de Shamwana, c’est que toutes  les maisons sont faites de briques, toutes.  C’est que la ville n’a pas été touchée par la destruction de la guerre. En me promenant dans le voisinage ce matin, c’est comme si je faisais un saut dans le temps,  à la fois dans le passé et le futur : Shamwana avait cette allure avant la guerre, et retrouvera cet aspect dans plusieurs années, si le spectre de la guerre ne revient pas la hanter. Ce court séjour m’aura fait réaliser toute l’ampleur de la destruction matérielle causée par les hostilités entre l’armée congolaise et les milices Mai-Mai.

Une journée dans la vie d’un expat MSF

Sunday, November 8th, 2009

Peut-être serait-il temps pour vous de visualiser le quotidien d’un expat MSF, maintenant que c’est rendu pour moi presqu’une routine!

6 :15 Lever, douche 6 :30 Tai-Chi ( c’est sacré!)

Commençons par ce qui nous fait office d’enclos…euh pardon, de base. Je vous en ai déjà glissé un mot dans un précédent envoi, mais soyons un peu plus précis, si vous le voulez bien. Et suivez le guide! La base est un vaste rectangle de 50 m. X 100 m. environ. La porte d’entrée, située à l’une des petites extrémités de ce rectangle ouvre sur la cour principale de la base, bordée de différents édifices, faisant office d’entrepôt, de bureaux, de salle de radio opérateur; il y a aussi quelles vastes tentes de matériel logistique; toute cette partie « travail » occupe à peu près les 3/5 de ce vaste enclos.Le reste est occupé par les espaces de vie de l’équipe d’expats. On y retrouve le coin des « tukuls »,i.e. 8 petites chambres individuelles en briques et toit de chaume, le coin salle à manger- salon, le coin cuisine, sans oublier les latrines à la mode MSF, ainsi que la pittoresque douche : un gros baril de plastique d’où l’eau s’écoule par gravité. Je parlais d’enclos, car la base n’est séparée du village que par une « clôture » de nattes tressées; en fait, on est en plein cœur du village, entourés par la vraie vie quotidienne des gens. Au moment où je vous écris, tiens, j’entends les enfants s’amuser, il y a aussi quelqu’un en train de couper du bois; il y a aussi les éternelles poules qui caquètent et se promènent librement sur la base; puis là, un enfant qui pleure ou encore, la voisine en train de passer le balai en face de sa hutte. Les bruits de la vie quotidienne sont en fait absolument incroyables et déroutants parfois, marquant le rythme régulier des jours qui s’écoulent. Dès 4 :15 du matin, les coqs commencent leurs cocoricos ( criss…il fait encore nuit!); l’un commence, l’autre lui répond, un autre plus loin enchaîne de plus belle, et ainsi de suite. On dirait vraiment qu’il y a des centaines de coqs à Shamwana aux petites heures! Comme une gang de machos roulant des mécaniques, mais sans aucun rapport avec la levée du jour! Il y a la chèvre du voisin d’à côté qui bèle comme un animal qu’on égorge, mais aux accents étrangement humains…; et ce matin vers 5 :00, ce roulement de tam-tam lourd et rythmé, provenant de l’Eglise pentecôtiste. Un peu comme un organiste de chez-nous qui se réfugierait dans la petite chapelle du village, avant la levée du jour, pour pratiquer ses gammes! La nuit également est régulièrement peuplée d’étranges sonorités : les incantations d’un « fou furieux » ou d’un prédicateur illuminé (???); la procession hurlante et larmoyante d’une foule en deuil, circulant dans les rues du village; ou les chants religieux pratiqués par la chorale du coin à 1 :00 du matin!

6 :45 Déjeuner et préparation du café pour tout le monde : je suis le « morning man » du groupe!

7 :30 Préparation de la journée de travail

8 :00 Début de la journée de travail, par une réunion de tout le staff national et des expats, présidée par le P.C., tout le monde en rond dans la grande cour de la base : se donner les dernières nouvelles, s’informer des mouvements dans les différents villages, etc.

8 :15 Au travail! Soit je me déplace dans les villages, soit je prépare une formation, soit réunion avec les conseillers, soit rapports ou statistiques à Lubumbashi, soit… Evidemment, les déplacements dans les villages plus éloignés comme Kishale ou Kampangwe nécessite un départ plus tôt le matin, vers 7 :00 ou 7 :30. Souvent également, dans les déplacements, on ne mange pas vraiment : quelques bananes achetées au détour de la route, quelques biscuits. On va prendre une bonne collation au retour à la base autour de 16 :00- 16 :30.

13 :00 Dîner 14 :00 De retour au boulot

La vie quotidienne d’un expat, c’est aussi l’apprentissage de l’usage des appareils de communication. D’abord, le « handset », cette radio portative qui devient une véritable prothèse, et que l’on doit avoir sur soi dans tous nos déplacements, aussitôt les pieds à l’extérieur de la base. Dans nos déplacements en véhicule, c’est aussi la radio VHF, à courte portée, et la radio HF, à plus longue portée qu’il faut apprendre à manier afin de signaler notre départ de la base, les étapes que nous franchissons, et finalement l’heure d’arrivée à notre destination. La vie quotidienne d’un expat, c’est aussi se soumettre à des règles de « sécurité », MSF-Hollande ayant une culture de sécurité très stricte pour la protection de ses expats. Jusqu’à tout récemment, on ne pouvait sortir de la base le soir après le coucher du soleil, sauf pour se rendre chez Concern, l’autre ONF situé à 150 m. de notre base, et encore, fallait-il être accompagné d’un gardien! Le jour, on pouvait sortir seul, mais pas au-delà des limites du village. Et toujours, en mettant le pied hors de la base, être muni de notre prothèse-radio. Dans nos déplacements dans les villages, le véhicule MSF devait toujours être à côté de l’expat, en cas d’évacuation d’urgence .

17 :00 Fin officielle de la journée de travail, mais souvent, c’est plus tard

17 :30 Partie de volley-ball, autour de deux fois /semaine

18 :30 Coucher du soleil : il fait noir!!!

Mais les règles se sont assouplies depuis une semaine, heureusement. Car il n’y a plus aucun danger pour les expats, ni pour la population : plus aucun mouvement de troupe, plus aucune altercation, c’est le calme plat depuis près d’une année. Ainsi donc, nous pouvons dorénavant nous déplacer le jour à l’extérieur des limites du village, soit pour aller dans les villages voisins pas trop éloignés ou se promener en brousse, en autant que nous soyons dans le rayon d’action de notre prothèse-radio. Autre bonne nouvelle : le soir, nous pourrons nous promener à Shamwana, en autant que nous soyons accompagnés d’un staff national ou de quelqu’un du village que nous connaissons. Cela nous permettra, par exemple d’aller souper ou sortir chez nos amis congolais, ou de découvrir enfin ce qui peut bien se passer dans ces cérémonies nocturnes qui hantent nos nuits!

19 :00 Souper + on se retrouve toute la gang d’expats

On ne peut parler de la vie quotidienne d’un expat, sans aborder la question cruciale de la bouffe. Bien sûr, la bouffe, c’est important, me direz-vous, c’est évident, non? Mais ici, cela prend une importance très grande. Car voyez-vous, pour pouvoir manger, nous dépendons presqu’exclusivement de l’approvisionnement en provenance de Lubumbashi; et qui dit approvisionnement, dit transport, qui dit transport, dit problème de transport… Nous disposions d’un service aérien par une ONG Air-Serv. Faute de fonds, Air-Serv a suspendu ses services depuis déjà plusieurs mois. Nous devons nous rabattre sur le transport routier depuis Lubumbashi. Le dernier camion a pris 5 semaines pour se rendre à 150 km.d’ici, en panne totale… Ce qui fait que l’approvisionnement en produits frais, parfois, fait défaut…On a bien une excellente provision de pâtes, de riz, de corned beef de sardines et de sauce tomate, mais à la longue, ça devient lourd… Mais le principal problème, c’est le manque d’imagination et de talent de notre cuisinier! J’ai l’air de me plaindre comme ça, mais en fait, ce n’est pas si terrible à mon avis, surtout quand tu n’as pas à cuisiner toi-même!

19 :30 Détente, lecture, écriture, internet

21 :00- 21 :30 Dodo Je ne me suis jamais couché si tôt : pas de télévision ou d’émission d’information à ne pas rater en fin de soirée ici! C’est le temps de vous souhaiter une bonne nuit, en espérant que quelqu’images africaines peuplent vos rêves!