Archive for September, 2009

Bulletin météo

Saturday, September 5th, 2009

Lundi, 22 sept. 08 (1) «  Communiqué spécial. Aujourd’hui à 17 :30, s’est abattu sur le petit village de Shamwana une violente tempête, causant plusieurs dommages matériels et faisant une blessée. La journée ayant été chaude et humide, la tempête a débuté par de violentes bourrasques de vent, qui a la faveur de la saison sèche, s’est transformé en véritable tempête de poussière tourbillonnante. Une avalanche de pluie s’est par la suite abattue sur le village, accompagnée de grêlons atteignant 2 cm de diamètre. Les dommages aux installations du Centre de Santé et de Référence de  Shamwana sont considérables : arbres déracinés, la tente de la maternité et celle des patients de l’hôpital complètement détruites, toits de bureaux arrachés, tente des tuberculeux endommagée, nombreuses clôtures jetées par terre comme fétus de paille. Heureusement, les femmes séjournant dans la tente de la maternité ainsi que les autres patients ont pu être évacués à temps vers les salles de l’hôpital, évitant toute blessure grave. Au village même, de nombreuses maisons de paille de construction précaire ont été soufflées par les éléments; une enfant souffrant d’un léger traumatisme crânien a été transporté à l’hôpital. Elle avait été blessée dans l’effondrement de la belle église pentecôtiste du village, là où elle s’était réfugiée avec sa famille. Elle a pu obtenir son congé après une nuit d’observation à l’hôpital. »

Oui, monsieur! C’était quelque chose, cette tempête! Au début, nous étions, moi et quelques conseillers, réfugiés sous notre paillotte, au toit de chaume mais sans mur fermé. Devant la violence du vent et la poussière s’infiltrant partout, nous avons déménagé nos pénates dans notre tukul, qui constituait un abri précaire, mais à tout le moins fermé de tous les côtés. Lorsque la pluie et la grêle se sont mises à tomber, j’ai entendu un peu plus loin des cris provenant d’une des tentes qui s’écroulait. N’écoutant que mon courage et mon sens du devoir (!!!) , je me suis précipité( ouille, ça pince la grêle!) pour rejoindre Wouter, afin de m’assurer que tout le monde était en sécurité. J’en ai été quitte pour être trempé jusqu’aux os, et devoir me mettre au sec un peu plus tard.

Incroyable que la belle église pentecôtiste ait été détruite par la tempête! Vous vous souvenez, c’est la première que j’ai visitée et que je vous ai déjà décrite. Il faut dire que c’était un long édifice ouvert aux quatre vents, situé directement dans l’axe de la tempête, qui n’en a fait qu’une bouchée!

Dans la nuit du lendemain, nous avons eu droit à un super orage électrique, accompagné de trombes de pluie déferlantes. Le genre d’orage où tu te lèves, où tu soulèves le pagne qui couvre la porte de ton tukul et où tu admires les éléments déchainés dans toute leur splendeur!

Oui, vraiment, ce sont les signes annonciateurs de la saison des pluies. Déjà, ces récents « cadeaux du ciel » ont commencé à transformer le paysage. Lors de nos déplacements vers les villages avoisinants,  on constate que les sous-bois jusqu’alors desséchés, commencent à se garnir d’une multitude de nouveaux arbustes d’un beau vert tendre.  La brousse est en pleine mutation, en marche vers sa luxuriante transformation. Faudra-t-il bientôt, tel Indiana Jones, jouer de la machette pour se frayer un chemin vers nos villages éloignés, ou encore, sortir les chaines et les tire-forts pour désembourber nos véhicules de ces ornières traîtresses? A suivre dans un prochain bulletin météo…

(1)   Sept. 2008 : il ne s’agit pas d’une erreur. Vous vous souviendrez que les chroniques que vous lisez ont été écrites depuis le début de mon séjour à Shamwana  en août 08; je remonte tranquillement le temps au fil de mes écrits.

Us et coutumes…et sorcellerie! ( 1ère partie)

Saturday, September 5th, 2009

Une nouvelle chronique « culturelle », si j’ose dire, que j’inaugure aujourd’hui , à la demande de quelques uns d’entre vous. Sujet délicat. Comment parler de quelque chose d’inconnu à sa propre culture, sans porter de jugement, tout en essayant d’en comprendre le « rationnel »???

Et si je vous racontais les histoires de vie telles qu’elles déboulent régulièrement dans le tukul de la santé mentale?

«  C’est l’histoire d’un gars… »

…qui arrive un beau matin pour rencontrer un conseiller. Le jeune homme, dans la vingtaine, est en pleine crise homicidaire et suicidaire : il est sur le point d’aller trancher la tête de son père et de s’enlever la vie par la suite! On apprendra que Julien, -appelons-le ainsi- est impuissant depuis trois ans ; ce qui le fait beaucoup souffrir et a même entraîné un divorce. Interrogé sur le début de son « manque d’entrain », le jeune homme dira que sa maladie est due à un mauvais sort jeté par son père. Comme ce dernier refuse, pense-t-il, de reconnaître sa responsabilité dans sa maladie, il ne lui reste plus qu’à le tuer et en finir lui-même avec la vie. L’exploration de la situation du jeune homme révèlera l’existence d’un grand conflit : le père ne voulait pas du mariage de son fils tant qu’il n’avait pas terminé ses études, mais le fils a passé outre et a tout de même convolé en « justes noces ». Finalement, le conseiller finira par faire voir à Julien que son impuissance est peut-être due à des causes médicales, et le convaincra de venir consulter à l’hôpital dans quelques jours, en prenant soin de s’assurer qu’il mette en suspens ses sombres plans de tuerie. Fin du premier acte.

Consultation médicale à l’hôpital : le Julien bande normalement, a des pollutions nocturnes à qui mieux mieux, la plomberie est en parfait état de marche. C’est entre les deux oreilles que ça se passe – on s’en serait douté!- . Le conseiller rencontre le jeune homme et tente de recadrer cette nouvelle information comme une bonne nouvelle, en quelque sorte, pour lui donner un peu d’espoir et  l’amener à explorer d’autres pistes pouvant expliquer son état;  par exemple, quel était l’état de sa relation conjugale avant le divorce, ou encore, comment a-t-il vécu l’épisode de la guerre récente ( hypothèse d’une manifestation de stress post-traumatique). Mais le client n’en est pas là, il n’en démord pas : la cause de ses déboires c’est le mauvais sort jeté par son père, et c’est lui qu’il faut rencontrer pour régler son problème.  Qu’à cela ne tienne, le conseiller propose d’organiser une prochaine rencontre familiale. La famille demeure dans  un village à près de 3 heures de route d’ici. Le conseiller étant de passage là-bas la semaine d’après,  il contactera le père pour lui proposer cette rencontre. Julien reprend espoir, la crise est passée. Fin du deuxième acte.

Us et coutumes…et sorcellerie! ( 2ième partie)

Saturday, September 5th, 2009

Entrevue familiale, la semaine d’après. Tout le monde y était, ou presque : le père, la mère, les trois sœurs, le frère, le beau-frère, et Julien, bien sûr.  Beaucoup d’émotions et de colère dans cette rencontre : le père en crisss que son fils ait voulu le tuer et surtout, qu’il l’ait accusé devant tout le village d’être un sorcier; le fils accusant le père de lui avoir jeté un sort et lui reprochant de ne pas prendre sa responsabilité de père de le soigner; la mère pleurant devant ce conflit qui n’en finit plus de finir; le frère se plaignant lui aussi de la tyrannie du père; les sœurs pleurant en silence. Cette première partie de l’entrevue se terminera en recadrant que, malgré la colère légitime du père et la souffrance tangible du fils, la famille s’est enfin retrouvée après plusieurs années pour tenter de trouver une solution à ce conflit. Et solution il faudra trouver : le nœud du problème résidant, selon le père, dans cette accusation qu’il a ensorcelé son fils, pour le rendre impuissant, afin de le punir de sa désobéissance de s’être marié sans son consentement. Entracte du troisième acte.

Car il aura fallu ajourner l’entrevue pour la reprendre en après-midi, après une heure et demie de « purge émotionnelle ». On reprend donc. Les esprits sont plus calmes, on peut enfin discuter d’une solution au problème. Le père propose d’aller voir un « féticheur » qui lui, tranchera si oui ou non, il est un sorcier. Le fils est d’accord pour faire cette démarche avec son père, même s’il est toujours convaincu de son point de vue. (NDLR : Une petite explication s’impose.  Il est de la responsabilité du père de voir au bien-être des membres de la famille; dans sa colère contre son fils pour lui avoir désobéi, le père a pu proférer des paroles dures envers lui; mais sans le savoir, quelqu’un a pu s’emparer de ses paroles et les transformer en mauvais sort envers le fils. C’est la version du père. Seul un « féticheur » pourra corroborer cette version, ou au contraire,  déclarer que le père est vraiment un sorcier. S’il s’avère que le père n’est pas un sorcier, il s’engage à prendre la responsabilité de s’occuper de son fils et le conflit est terminé. S’il s’avère que le père est déclaré sorcier, alors, on est encore dans l’impasse) . Nouveau problème à l’horizon : qui va payer pour aller voir le « féticheur »? ( car évidemment, ce n’est pas couvert par l’Assurance-maladie…) Le père veut que les frais soient payés par lui et le fils; Julien refuse obstinément, prétendant que c’est de la responsabilité exclusive du père. C’est la mère qui dénouera finalement l’impasse, en s’engageant à payer la part du fils à même ses économies et la vente de quelque récolte. Ne reste plus qu’à recueillir les sommes en question, obtenir la permission du chef de groupement pour rencontrer le féticheur, tout cela prendra un certain temps, mais c’est la solution sur laquelle tous s’entendent. Fin du troisième acte.

Cela vous donne une petite idée de mon travail. Les deux premiers actes, nous avons eu des discussions de cas  en équipe, pour aider le conseiller à faire face à cette crise et envisager d’autres hypothèses sur les causes du problème du jeune homme. J’ai co-intervenu avec le conseiller dans les entrevues familiales, car là, il se sentait vraiment dépassé.

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Que penser de toute cette question de la sorcellerie? Chose certaine, on ne peut pas passer à côté : c’est omniprésent dans le mode de pensée et d’explication du monde des gens d’ici. Veut, veut pas, tu dois « dealer » avec ça. Je ne peux m’empêcher également de croire qu’il y a beaucoup d’exploitation là-dedans, car les « féticheurs » gagnent assez bien leur vie, merci… Et surtout, ce que je crains, c’est qu’on ne réussisse pas à amener la recherche de solution à l’extérieur de ce paradigme : si  ce n’est pas le père le sorcier, ce sera quelqu’un d’autre…  et passer à côté du véritable conflit père-fils présent dans cette situation. Mais on verra bien. On n’a pas le choix, il faut accompagner les gens où ils se trouvent, sinon on les perd.   Au mieux, père et fils seront réconciliés, et le véritable problème abordé,  et qui sait, ça aidera notre Julien à retrouver ses « esprits » !!!