Archive for August, 2009

Sans blague!

Sunday, August 30th, 2009

Me promenant au village l’autre jour, qu’est-ce que j’aperçois? Un jeune homme arborant fièrement un beau T-Shirt blanc affublé de l’inscription suivante, en grosses lettres noires: 

«  Notre-Dame-de-la-Merci, 1879-1979 »!

Pour les lecteurs de l’extérieur du Québec , Notre-Dame-de-la-Merci est un tout petit village dans Lanaudière, au nord de Montréal, situé à 25 kilomètres de la maison de campagne de mon frérot Jean-Louis et de ma belle-sœur Lise. Vous imaginez ma surprise! J’en suis resté pantois! Comment diable ce T-Shirt est-il arrivé jusqu’ici? De toute évidence, il existe une filière pour écouler nos restants de vêtements, une multinationale de la guenille qui écume les restes d’inventaire des « Friperies Renaissance », des Villages des Valeurs, des P’tits Frères des Pauvres et les fonds de cloches à vêtements de la FQDI! Vraiment, c’est un mystère. Faudrait  vraiment éclaircir cette énigme!

Eglise des Martyrs

Sunday, August 30th, 2009

Le nom même de cette église, le fait que le rite se tienne le samedi, plutôt que le dimanche : des indices qui ont piqué ma curiosité. Et si c’était quelque chose de spécial, me suis-je dit…Facile à vérifier : Maman Costasie, une des conseillères de l’équipe fréquente cette…secte???

Samedi matin 8 :30. Une trentaine de personnes s’entassent dans le bâtiment aux murs de nattes tressées et au toit de chaume. Les femmes d’un côté, les hommes de l’autre; debout et emportés dans une cérémonie aux rythmes frénétiques. Aucun instrument de musique : claquement des mains et des pieds par les hommes, chants rythmés où hommes et femmes se font écho mutuellement, danses saccadées des hommes, mouvements lacifs des hanches et du bassin de ces femmes magnifiques, ( on a beau être dans un office religieux, cela a des accents érotiques certains! Ou est-ce moi qui n’ait pas fait l’amour depuis des lustres???) Pendant une demi-heure, tout cela monte et descend,( hum…) s’entrelace ( hum…hum…) dans une sarabande lascive, les rythmes saccadés et répétitifs créant une transe collective irrépressible. Trippant!!!

Après cette stimulante mise en forme, si je puis dire, (!!!) un des officiants ouvrira la cérémonie par l’accueil des nouveaux venus : une femme, son jeune fils et moi seront présentés et chaleureusement accueillis par la petite assemblée. Suivra le moment de l’offrande : un participant circulera une assiette chromée à la main pour recueillir les humbles oboles de l’assistance : bien maigres recettes, quelques petites coupures ratatinées, mon billet de 500 francs ( $ 1 ) faisant office de gros lot!  Curieusement, cette tournée des fidèles se déroulera une seconde fois, ne générant pas plus de revenus que la première fois.

La prédication qui suivra me confirmera dans mes appréhensions. Grâce aux bons soins de Maman Costasie faisant office d’interprète, je me taperai un discours insipide, qui allait à peu près comme suit : «  Dieu vous a donné la force de travailler aux champs ou de commercer, alors il faut rendre à Dieu une partie de vos avoirs, sinon, vous ne faites pas la volonté de notre Seigneur! » ( culpabilité) Et un peu plus tard : « Si vous ne rendez pas en partie au Seigneur ce qu’il vous a donné – comme un poulet, une partie de votre récolte ou de l’argent-  vous serez maudits et le malheur s’abattra sur vos têtes! » ( peur et menaces) . Et cette même rengaine pendant près d’une demi-heure!

Et cette démarche d’intimidation aura son effet relatif : deux femmes se lèveront dans l’assemblée pour témoigner à quel point elles sont indignes face à Dieu, se sentant coupable de ne pas  pouvoir contribuer plus à son Eglise.

Honnêtement, je me suis senti très mal à l’aise devant cette entreprise de « tordage de bras » au profit d’un prédicateur aux allures démagogiques et aux accents sectaires. Questionnée au sortir de l’assemblée, Maman Costasie m’assurera que les sommes recueillies servent à accueillir les visiteurs de passage et les plus pauvres de la communauté. Ouais…

Etant donné la situation socio-économique des fidèles, je comprends maintenant qui sont les martyrs dans cette église!!! Chose certaine, on ne m’y reverra pas de sitôt! Sans offense Maman Costasie.     

Les Martyrs, très peu pour moi!  

Jours de deuil, part. 1

Saturday, August 29th, 2009

Vendredi, 8 :25

La rumeur s’est répandue comme une traînée de poudre. Les conseillers réunis au tukul de la santé mentale pour notre caucus matinal, se sont levés d’un bond, l’oreille aux aguets, l’air affolé. Des gens se précipitent, convergeant vers l’hôpital. Les pleurs fusent, les cris déchirants enflent et emplissent l’air soudainement. La nouvelle est confirmée : Daddy, une employée de MSF est morte! Tous, nous nous précipitons vers l’hôpital tout proche; une nuée de personnes s’agglutinent à la porte de la salle où gît la défunte; les uns criant, les autres pleurant, d’autres se roulant par terre, terrassés par la douleur et le chagrin. Une immense clameur envahit la cour de l’hôpital. Je tente tant bien que mal de réconforter les quelques employées connues qui fondent en larmes et en cris déchirants. Soudain, dans la foule, la colère fuse : une violente altercation verbale éclate entre un grand gaillard et une femme , à quelques pas seulement d’où gît la morte. L’homme, membre de l’église fréquentée par Daddy, reproche amèrement à la femme, une proche parente de la défunte, de ne pas l’avoir amenée pour une séance de prière avant de l’amener à l’hôpital, ce qui, selon lui, lui aurait sauvé la vie. Pendant plusieurs minutes, les cris, les pleurs déchirants continueront, à la faveur des allées et venues des gens incrédules entrant et sortant de la salle de l’hôpital pour constater le décès. Puis soudain, la clameur monte d’un cran : la morte recouverte d’un drap, est évacuée sur un brancard, qui a peine à se frayer un chemin dans la foule compacte et tétanisée de douleur.

Daddy est partie. Pour de bon. Elle avait 22 ans; elle travaillait dans la salle même où elle est morte. Elle était aide-nutritionnelle pour les enfants admis en pédiatrie; elle les soignait , les amusait. Un panneau rempli des dessins réalisés par « ses » enfants trône au milieu de la salle et témoigne de son travail quotidien . On l’a ramenée à la maison maintenant.  Aujourd’hui, ce sera la préparation de l’inhumation . Pour tous les employés de MSF, ce sera une journée de deuil et de congé pour ceux et celles qui ne se sentent pas le cœur à l’ouvrage.  Et ils seront nombreux et nombreuses.

Jours de deuil, part. 2

Saturday, August 29th, 2009

Dimanche, 8 :15

Nous avançons lentement et en silence. Nous, c’est la délégation de MSF, composée de 4 expats et de Fulgence, Freddy et Isaac, trois staffs nationaux. Nous traversons de part en part le village, qui apparaît étrangement calme et silencieux; pas d’enfants nous courant après, pas de salut de la part des quelques personnes croisées sur le chemin. Nous sommes en route pour l’enterrement de Daddy.

La maison de la famille est située à l’autre extrémité du village; nous finissons par déboucher sur la parcelle familiale , où on nous invite à s’installer sous le manguier. Près de 200 personnes occupent l’espace : les hommes regroupés sous l’immense manguier, et les femmes disséminées au soleil par petits groupes ou recherchant la fraicheur à l’ombre de l’une ou l’autre des deux petites huttes dispersées sur la parcelle.  Elles entretiennent trois feux, surmontés de casseroles fumantes; plus loin, une autre fait la vaisselle : la continuité de la vie, c’est l’affaire des femmes, toujours.  La foule est complètement silencieuse; aucune parole échangée, les gens attendent, se recueillant . On m’apprendra que beaucoup ont passé la nuit à veiller ainsi la défunte.  La maison de Daddy  occupe le fond de la parcelle;  elle est assez grande, faite de briques et comporte deux pièces; en face de celle-ci, on a accroché plusieurs grandes bâches de plastique, constituant un abri pour la famille immédiate et les membres de la communauté chrétienne à laquelle la défunte appartient.

9 :30

Nous allons rendre nos derniers hommages à la défunte. Accompagnée par un membre de la communauté, la délégation quitte ainsi l’ombre du manguier, sous les yeux de la foule toujours silencieuse. Nous nous glissons sous l’abri de bâches vers  la maison. On nous  invitera à nous déchausser avant d’entrer, une pratique faisant partie du rite pratiqué par la communauté. On nous introduit ainsi dans une des deux pièces de la maison, transformée pour la circonstance en chambre funéraire.  La morte est là, étendue sur une natte tressée, jetée sur le plancher de terre, recouverte d’un drap blanc. A sa tête, une simple bougie, adossée au mur de la chambre; une petite fenêtre laisse entrer une faible lumière de circonstance. Nous ne sommes pas seuls dans la pièce; déjà, 4 ou 5 femmes sont présentes, psalmodiant litanies et chants funéraires. Bercés par ces chants tristes et envoutants, nous nous recueillons et rendons hommage une dernière fois à Daddy.

10 :00

Toujours l’attente,  toujours le silence, à l’ombre protectrice du grand manguier. On attend qu’on ait terminé de creuser la tombe au cimetière, m’apprend-t-on; on a rencontré des difficultés imprévues, il aura fallu changer d’outillage. Mais chose certaine, il faudra inhumer la défunte avant midi, sinon le tout sera reporté en début d’après-midi. Puis, enfin, un mouvement. La chorale de la communauté s’installe sous l’abri de bâches et débute ses chants lancinants et rythmés , accompagnée de guitares, de djembe et d’autres instruments tintants. 

Jours de deuil, part. 3

Saturday, August 29th, 2009

11 :00

La chorale est interrompue par une clameur qui s’élève soudain dans l’air de plus en plus chaud de la matinée qui s’achève : il est temps de transporter la morte au cimetière. En un instant, la foule jusque là dispersée, se rassemble sous le vaste abri de bâches, criant et pleurant. On installe Daddy sur une chaise longue et les gens s’approchent d’elle pour lui faire leur dernier adieu. Puis, après quelques minutes, ça y est : Daddy , recouverte définitivement de son linceul blanc et transportée sur un brancard, prend la tête du cortège. Je me joins à cette foule dans une longue procession de plus d’un kilomètre à l’extérieur du village, en direction de Kabusonji. L’atmosphère s’est complètement transformée : le lourd silence du recueillement est maintenant remplacé par une explosion de cris, de pleurs et de lamentations lancinantes. Nous avançons ainsi lentement, dans cette atmosphère dantesque, en direction du cimetière, sous un soleil de plomb de plus en plus lourd.

Difficile de distinguer l’emplacement du cimetière, dans la savane campagnarde qui nous entoure : pas de croix, pas de clôture, ni de signe distinctif particulier, si ce n’est ces quelques monticules de terre desséchée indiquant la présence des tombes. La foule finit par atteindre le cimetière; la communauté de la défunte entre vers le lieu de la sépulture, pendant que le reste de la foule attend sur le bord de la route. Je m’accroche à  la communauté pour assister à la suite du rite funéraire.  On me demandera d’ôter mes chaussures pour pouvoir assister à la cérémonie.

Les membres de  la communauté, chantant et psalmodiant, forment un cercle compact autour du lieu du dernier repos de Daddy; elle gît là, au côté de sa tombe béante, pendant qu’un prêtre officie un rite chrétien assez traditionnel, jusqu’au moment où un autre officiant, entrant dans une espèce de transe, saute dans le fond de la fosse, en professant, pendant de nombreuses minutes, des incantations endiablées.

Je n’assisterai pas à la mise en terre de la morte, ni à la fin du rite funéraire,  le soleil de plomb devenant de plus en plus insupportable et devant revenir à la base. Mais entourée comme elle l’a été durant ses dernières heures, Daddy est sûrement rendue à bon port.

Que Dieu ait son âme! 

Merci, Maman Linda!

Wednesday, August 26th, 2009

 

Bien triste journée aujourd’hui : Maman Linda nous a quittés. Maman Linda, c’est notre sage-femme américaine de 50 ans, qui a passé une année à Shamwana. Son travail : entraîner et superviser le travail des accoucheuses, tant ici à la maternité de l’hôpital que dans les 4 autres Centres de Santé (Kisele, Kampangwe, Kishale et Monga), sans parler des campagnes de vaccination menées aux quatre coins de la région. Samedi soir, on a eu le traditionnel « farewell party »; mais là, honnêtement, avec une dose d’émotion pas mal plus élevée. Les accoucheuses, venues des différents villages, avait préparé un sketch, tout à fait hilarant et touchant, mettant en scène le travail quotidien d’une sage-femme en brousse. Et cet après-midi, tout le monde à piste d’atterrissage, pour un dernier adieu à Maman Linda. J’étais assis au côté d’elle dans le véhicule qui nous menait à la piste : hommes, femmes et enfants tout le long du trajet, criant à tue-tête et la saluant «  Maman Linda, Maman Linda! », en signe de remerciement et de dernier adieu… Moving, indeed…

A la piste beaucoup d’embrassades, de pleurs, de dernières photos; de la part de ces accoucheuses surtout, ces femmes magnifiques qui étreignaient leur Maman Linda pour la dernière fois. Beaucoup de tristesse et de pleurs refoulés aussi, chez ces grands gaillards congolais, qui n’arrêtaient pas de dire « Maman Linda s’en va… » C’est l’embarquement final; les gorges se serrent, Maman Linda salue une dernière fois et la foule rassemblée fait de même. Après le décollage, on commence à se disperser, quand le pilote a la gentillesse de refaire un passage en rase-motte, permettant à Maman Linda un dernier contact visuel avec les gens qu’elle a tellement aimés. Adieu Shamwana!!! Adieu Maman Linda!!!

J’ai connu Linda ces trois dernières semaines. J’ai eu la chance de recevoir ses confidences, ses questions, ses doutes sur la pertinence du travail qu’elle avait réalisé, ses pleurs et sa tristesse envahissante à mesure que le jour J approchait;  j’ai eu le plaisir de l’aider à peaufiner son magnifique discours d’adieu. Une femme entière, engagée, dynamique et profondément aimante pour les femmes et les enfants de Shamwana.  Je lui ai écris un petit mot ce matin où,  pour mettre les choses en perspective, je concluais en lui demandant : «  Dis-moi,  Maman Linda, comment de vies as-tu contribué à sauver depuis ton arrivée? »

Aujourd’hui à Shamwana, j’ai versé mes premières larmes…

Merçi Maman Linda!

 

Camping á la congolaise, part. 1

Sunday, August 23rd, 2009

Nous partons pour deux jours à Kishale, l’équipe de conseillers au grand complet : Maman Costasie, Carine, Jean-Paul, Claude, Papa Rigobert et Patrice, notre chauffeur. Départ à 7 :00, car ce village, à 54 km., est à trois heures de route de Shamwana. Quelle beauté cette brousse africaine, aux petites heures du matin! Nous traversons une forêt semi-dense, d’arbres de grosseur moyenne; le sous-bois est jonché de longues herbes sèches jaunâtres comme les blés : c’est la matière première de nos toits de chaume. La moitié des feuillus qui nous entourent sont encore parés de leurs atours, l’autre moitié dénuée de tout feuillage, comme nos arbres à l’automne. La chaude lumière matinale s’infiltre à travers les branches, et au détour d’un boisé, on découvre une vallée couverte de grandes graminées; et vers l’horizon se profile de belles petites montagnes, tout juste comme nos montagnes des Laurentides. Et monte dans l’air encore frais de la matinée, le chant strident et presqu’assourdissant d’insectes chanteurs, tels nos cigales estivales. Magique. Magnifique.

Une randonnée vers ces villages périphériques, ce sont ces scènes de la vie quotidienne, mille fois revues, mille fois recommencées, au fil de tous ces petits hameaux rencontrés le long de la route. Ces femmes portant sur leur tête toutes sortes de charge : énormes paquets de bois pour faire le feu, bassines de racines blanches de manioc, contenants pour transporter l’eau; ces hommes de tous âges attelés à leur robuste bicyclette transportant d’énormes sacs de marchandises de toutes sortes; ces paysans, outils à la main, allant travailler leurs champs; ces chasseurs, lance à la main, ramenant fièrement leur petit gibier; ce sont ces racines de manioc que l’on fait sécher au soleil, soit entières sur le toit de chaume, ou encore en plus petits morceaux étalés sur une toile de plastique; ce sont les femmes – encore!- réduisant ces morceaux de racine de manioc à grands coups de pilon dans leur mortier de bois, tamisant et retravaillant encore et encore jusqu’à la finesse de farine désirée; ce sont tous ces enfants souriants, criants et saluant notre véhicule à grands coups de « Allô Muzungu! Allô Muzungu! »


Camping á la congolaise, part. 2

Sunday, August 23rd, 2009

Kishale, enfin. Nous sommes accueillis chaleureusement par le personnel du Centre de Santé (C.S.)de l’endroit : M. de la France, l’infirmier titulaire (I.T.) , l’infirmier-assistant (I.A.), et surtout par Maman Maria, l’accoucheuse. Une matrone bien en chair, une « Aunt Jemmama » africaine, une « Grosse femme d’à côté» à la mode congolaise, drapée dans son pagne coloré, aux dents écartées et presque plantées à l’horizontale : un personnage, je vous dis! A peine les présentations faites, elle m’empoigne vigoureusement, exigeant qu’on nous prenne en photo! Une maîtresse-femme, une force de la nature, une femme qui à elle seule, dans le local exigu qui lui sert de maternité, fait des centaines de consultations pré et post-natales et de 20 à 25 accouchements par mois!

Tournée d’accompagnement des conseillers dans leur travail de consultation. Des visites à domicile bien particulières : à l’arrivée, la/le client-e s’empresse d’aller chercher les troncs de bois qui feront office de banc durant l’entrevue. On s’installe alors par terre, en recherchant l’ombre, soit de l’arbre jouxtant la hutte, ou à l’ombre de la hutte elle-même. Plus souvent qu’autrement, une nuée d’enfants ou d’autres membres de la famille sont là tout autour. Petite discussion à avoir avec mon équipe sur la notion de confidentialité en contexte africain…

Presque toujours, les conditions de vie sont misérables. Nous rejoignons les plus vulnérables d’entre les victimes de la guerre : des gens malades, des veuves, des personnes âgées qui ont perdu tous leurs enfants. La situation de celles-ci est particulièrement dramatique;  elles se retrouvent doublement isolées, n’ayant plus de soutien familial, mais aussi du reste du village, car on se méfie d’une femme se retrouvant sans enfant : elle est vite soupçonnée d’être sorcière et de s’être débarrassé d’eux par quelque mauvais sort…Les croyances magiques et la sorcellerie sont omniprésentes ici; elles font partie de leur conception du monde. Je ne fais que commencer à en découvrir toutes les manifestations. Fascinant et troublant…

 

Camping à la congolaise, part. 3

Sunday, August 23rd, 2009
A Kishale, nous logeons dans une petite maison de terre au toit de chaume, de deux pièces; l’une pour les 5 gars, l’autre pour les 2 femmes.  Cette « guest house » est tout juste à côté du Centre de Santé local. Repas du midi. Installés tous en rond dans une des pièces de la maison; il fait sombre, mais frais à l’intérieur, pendant que la chaleur du début d’après-midi se déchaîne à l’extérieur. Trônent par terre au milieu de nous deux plats : un chaudron de fufu, une pâte consistante de farine de manioc et un autre chaudron d’une sorte de viande encore en morceaux, cuite en sauce. Pour compléter le tout, une bassine de plastique avec un fond d’eau aboutit devant moi. Puis là, plus rien. Arrêt sur image. Silence. Rien ne bouge. On attend. « On attend quoi? » ai-je la naïveté de demander. On m’explique alors que tout repas africain débute par le lavement des mains dans la bassine, en commençant par le plus vieux (c’est moi!) et en ordre décroissant jusqu’au plus jeune. On attendait seulement que je donne le signal du départ! Ce droit d’aînesse confère également le droit de se servir le premier et à s’arroger sans gêne la meilleure part. Mais je vous jure, je n’ai pas abusé de ce privilège, que dis-je, de ce droit, même si j’étais très heureux de me laver les mains le premier;  car il n’y avait pas de savon et très peu d’eau dans la bassine! Car voyez-vous, même si chacun avait sa propre assiette, pas d’ustensiles au menu! Chacun s’attrape une plotée de fufu et picosse dans le plat de viande à qui mieux mieux, en prenant soin de tremper sa boulette de fufu confectionnée à la main dans la sauce de cuisson du plat de viande! Allô les microbes! Après le repas, – imagine l’état des mains!- rebelotte! On se relave les mains dans la même eau! Allôôôô….
Repas du soir. Sensiblement le même scénario (avec une nouvelle assurance acquise de ma part!), mais cette fois, installés à la belle étoile, les deux mêmes plats en équilibre instable sur un banc de bois. Fufu et poulet au menu. Eclairage à la lampe au kérosène du temps de nos grands-parents. Camping à l’africaine. Cool! Conversations animées en kiluba, qu’on prend soin de me traduire, rigolades, des bouts en français aussi, on s’amuse bien. Survient à un moment donné un gars du village, voulant nous vendre un morceau de viande d’étrange apparence. Il s’agit, m’expliquera Rigobert, d’un daman, communément appelé « rat des roseaux »; le rat en question avait été évicéré, écartelé, et rapidement braisé pour lui enlever tout le poil. On avait bien pris soin de lui couper la tête et la queue, mais on reconnaissait  très bien ses petites pattes griffues… D’une couleur sombre, c’était toute une bête, pesant pas loin de 2 kg. « C’est très bon, s’empresse d’ajouter Rigobert, c’est ce qu’on a mangé ce midi » (Hésitation ici…) Honnêtement, sur le coup, l’estomac m’a fait un tour… Mais après plus amples réflexions, il m’a semblé que ce « rat des roseaux » ressemble à s’y méprendre à notre rat musqué. Moi, ça m’a aidé de réaliser ça… pas vous? Ce n`était pas un rat d’égout, tout de même! Chose certaine, j’en remangerais n’importe quand de ce daman!

Un après-midi avec Maman F.

Saturday, August 15th, 2009

Maman F. L’une des conseillères de l’équipe; 25 ans, célibataire, – une situation rare par ici – et une perle d’intervenante! J’ai passé l’après-midi avec elle, à l’accompagner dans ses consultations, à un village situé à une heure de Shamwana.

Petit aperçu du case-load de ce petit bout de femme extraordinaire!

On s’arrête d’abord chez maman M., une femme vieillissante. Durant la guerre, elle a été forçée de s’enrôler dans les milices Mai-Mai; et elle n’a pas eu le choix : c’était ça ou la mort. Elle s’est vue confier un rôle bien particulier : c’est à elle qu’incombait le rôle de prodiguer les incantations et faire les gri-gris censés protéger les guerriers des blessures et de la mort. Elle était, en quelque sorte, la « féticheur » des Mai-Mai du village. Car il faut savoir que ces guerriers étaient réputés être invincibles et ne jamais censés être tués. Quand cela arrivait ( forcément!), le chef des Mai-Mai accusait quelqu’un de la famille de la victime de lui avoir jeté un sort;  le coupable était désigné par un « féticheur » local, puis on procédait à l’exécution sommaire du bouc émissaire. L’horreur. A cause des hostilités entre l’armée et les Mai-Mai, Maman M. a dû fuir en brousse, pour échapper aux soldats. Elle s’est rendue jusqu’à Dubié, où elle a été finalement capturée et torturée par les militaires. Aujourd’hui, elle souffre de flash-backs  suite aux sévices vécus, mais surtout, elle se sent ostracisée par le village à cause de sa participation active aux milices Mai-Mai. La conseillère dans tout ça fait un travail de support et d’écoute, afin de diminuer les flash-backs, et surtout de conseil pour l’aider à se réinsérer dans la communauté, par le développement de son réseau d’amis et la participation à l’église des Témoins de Jéhovah ( eh oui!), réseau social qui la supporte, ne la juge pas et croit sa version des faits concernant sa participation forcée dans la milice.

Nous passons ensuite chez un autre client, qui malheureusement, n’est pas à la maison, étant parti cultiver son champ. F. raconte : il s’agit d’ un jeune homme qui lui, s’est engagé de son plein gré chez les Mai-Mai. En fait, il était le commandant des milices du village; avec son autre frère, il était celui qui exécutait les gens et qui, selon les pratiques Mai-Mai, tranchait ici un bras, là une jambe ou tout autre organe , pour l’amener en trophée à Gédéon, leur grand chef, dans son fief de Kabala. C’est lui qui a assassiné la femme du chef du village de Shamwana, celui-là même qui prend la vedette dans le vidéo « Shamwana in 2006 » qu’on peut retrouver sur YouTube. Pas tout à fait un enfant de chœur… Aujourd’hui, il vit dans le village, mais se sent mis au ban de la communauté.  A la conseillère, il raconte ouvertement les innombrables horreurs qu’il a perpétrées; il exprime honte et culpabilité, mais ne veut absolument pas se joindre à quelqu’activité que ce soit dans le village, même aller se faire soigner au Centre de Santé. Un long et patient travail d’écoute et de support à l’horizon.

Circulant dans les rues du village, une femme nous salue avec enthousiasme, nous invitant à sa parcelle. Il s’agit d’une ancienne patiente tenant particulièrement à nous parler. Cette dame, plus très jeune, mais aujourd’hui tout sourire, se confond en remerciement envers  F. Il y a de quoi. Pendant la guerre, elle a été violée par les militaires  sur la place publique du village En plus d’être victime de violence sexuelle, le viol constitue ici une forme de torture abominable, car il  est frappé du sceau de la réprobation sociale : une femme violée est  souillée, souvent mise au ban de la société et indigne de se marier. La conseillère, en quelques mois de patient travail, l’a soutenue et encouragée dans ses efforts de réintégration dans la communauté, malgré l’ostracisme social pesant sur les victimes de viol. Aujourd’hui, cette femme est acceptée de tous et ne ressent plus l’ostracisme social qui pesait sur elle. Du très beau travail!

Nous terminerons notre tournée de consultations par une dernière patiente, elle aussi ayant été violée par les militaires durant la guerre; même problématique, même patient travail. La jeune femme a même trouvé à convoler en justes noces il y a deux mois, avec un homme qui l’accepte et ne la juge pas! Un tour de force, quand on y pense.

Dans le véhicule MSF, sur le chemin du retour, la conseillère tombait de fatigue; elle parvenait parfois à fermer les yeux pour se reposer quelques secondes, malgré la route chaotique. Et ces usagers rencontrés avec elle cet après-midi, ce n’était qu’une partie des gens qu’elle a vus dans sa journée. Bon travail, Maman F., excellent travail…

Vous ai-je confié qu’elle était la meilleure conseillère de l’équipe? Une perle, je vous dis!