Archive for May, 2008

En clinique mobile

Thursday, May 29th, 2008

Je travaille maintenant avec l’équipe médicale dans les cliniques mobiles du Teraï. Nous partons le matin avec un peu d’équipement médical et des médicaments et rentrons à la base le soir même. Nos cliniques se trouvent à environ une heure de route. Nous travaillons sous des tentes. Il fait extrêmement chaud, autour de 40C. Dans les prochaines semaines nous devrons déménager dans des locaux afin de pouvoir continuer nos activités pendant la saison des pluies qui arrive à grands pas.

Certains patients marchent plusieurs heures, presque une journée pour avoir accès à des soins de santé gratuits. Les patients sont souvent trop nombreux pour que nous puissions tous les voir. Nous devons trier les cas les plus urgents. Une des urgences est la malnutrition. Quand on parle de malnutrition, on ne parle pas de « mal-bouffe » ou d’un abus de gras et de sucre. On parle ici d’enfants en pleine croissance qui ne reçoivent pas les nutriments nécessaires à leur développement. Nous avons admis 16 nouveaux patients dans notre programme de nutrition cette semaine. En quatre mois, près de 70 patients ont été admis. Il semble qu’une cause importante de la malnutrition ici soit les mauvaises pratiques de sevrage d’allaitement maternel. Les mamans ne savent pas préparer une nourriture adéquate pour leurs enfants, elles leur donnent le mets traditionnel, le dal-bhat (riz et lentilles). Les enfants mangent très peu, souffrent de carences et s’en suivent les problèmes de développement physique et intellectuel. Les enfants admis dans notre programme de nutrition reçoivent des sachets contenants une pâte à base d’arachide spécialement riche en énergie et en protéines (Ready-to-Use Therapeutic Food). Ils doivent manger 2 à 5 paquets par jour selon leur poids, accompagnés d’une alimentation normale. On passe beaucoup de temps à expliquer aux mères les bonnes pratiques d’hygiène et de préparation des repas. Les enfants sont suivis chaque semaine pour détecter les problèmes médicaux, répéter l’enseignement et suivre leur prise de poids. Nos patients sont libérés lorsqu’ils atteignent et maintiennent un poids satisfaisant. Une de nos patientes mal nourries a souffert de malaria cette semaine. Elle a reçu une médication adéquate et quelques jours plus tard elle s’amusait avec moi à la clinique.

Cette semaine j’ai rencontré une mère qui vient en cachette au programme de nutrition avec son enfant car sa belle-famille le lui interdit. Elle leur dit qu’elle va au marché puis elle passe nous voir. Malheureusement, nous devons fermer cette clinique parce que la route n’est pas praticable pendant la saison des pluies. Je lui rappelle l’importance de poursuivre le programme même si elle doit changer de clinique. Mais elle me dit que notre autre clinique est trop éloignée de chez elle pour qu’elle puisse continuer à venir en cachette. Que répondre à cela? J’ai insisté sur l’importance de préparer une nourriture adéquate pour son enfant, en espérant qu’il se développe normalement malgré l’abandon de notre programme.

Un autre problème trop fréquent est le prolapsus utérin, l’utérus descend dans le vagin jusqu’à sortir à l’extérieur du corps. Ce problème médical est très fréquent au Népal. Au Canada j’ai rencontré quelques cas de prolapsus utérins dans ma pratique, mais plutôt rarement et toujours chez des femmes âgées. Ici, de jeunes femmes de 25 ans en souffrent. Il est difficile d’expliquer précisément quelle en est la cause mais quelques hypothèses sont soulevées.

Selon la tradition, la femme népalaise est considérée impure lorsqu’elle accouche. Beaucoup de Népalaises, surtout en région rurale, ont donc comme pratique d’accoucher seule, sans aide, souvent dans une grange avec les animaux. Elles n’ont pas de notion de bonne méthode d’accouchement et leur mère n’est pas présente pour les aider. Elles peuvent commencer à pousser alors que le col de l’utérus n’est pas complètement ouvert, elles peuvent pousser sur le fond utérin afin de propulser le fœtus vers le vagin, etc. Après l’accouchement, elles tirent parfois sur le cordon ombilical dans le but de faciliter l’expulsion du placenta. Ensuite, elles demeurent souvent seules pendant une dizaine de jours, sans sortir. Elles n’ont pratiquement rien à manger. Puis, lorsqu’elles rejoignent le monde extérieur, elles doivent reprendre le travail dans les champs très rapidement sans laisser le temps à leur corps de récupérer de la grossesse et de l’accouchement. L’ensemble de ces facteurs peut contribuer à un prolapsus utérin. C’est incroyable de voir de jeunes femmes en souffrir alors qu’elles n’ont eu qu’un seul enfant.

Le prolapsus utérin cause des problèmes de miction et de défécation, engendrent de la douleur lors de la marche et des activités quotidiennes, sans compter les difficultés à avoir des rapports sexuels et concevoir des enfants. Nous pouvons aider ces femmes en leur installant un pessaire, c’est un anneau qu’on introduit dans le vagin pour retenir l’utérus en place. Cela peut aider temporairement, mais la solution définitive est chirurgicale. Quelques camps chirurgicaux sont organisés au Népal pour corriger les prolapsus utérins. MSF collabore à l’organisation d’un de ces camps en juin. MSF participe aussi à l’éducation des femmes sur les bonnes méthodes d’accouchement. Nous encourageons les femmes à venir accoucher dans les structures de santé afin de recevoir le support adéquat.

Nous passons beaucoup de temps sur la promotion à la santé et l’hygiène. Chaque journée commence par une séance de promotion à la santé pour toutes les personnes présentes. Cela s’ajoute à l’information plus ciblée et personnalisée donnée à chaque patient qui consulte. Nous espérons contribuer ainsi à l’amélioration de la qualité de vie des gens.

 

Un petit voyage à Kathmandu

Saturday, May 17th, 2008

Après 10 jours de repos, ma douleur au genou persistait alors on a décidé que je devais aller à Kathmandu pour voir un spécialiste. Comme mon travail comporte beaucoup de marche en montagne, vaut mieux savoir ce qu’il en est et tenter de savoir si je peux partir en « Outreach » prochainement. Mais le voyage vers Kathmandu n’est pas simple. Avec mon genou blessé, je ne peux pas marcher toute une journée pour me rendre au véhicule avant de faire les 12 heures de voiture puis le vol en avion pour finalement arriver à Kathmandu. Alors on a trouvé une solution :  je suis partie à dos de cheval.

J’ai quitté le projet jeudi, le 8 mai à 7h15, avec des membres de l’équipe de coordination qui étaient venus nous visiter. Le cheval, et son « chauffeur », sont arrivés en retard car ils sont allés à Manma pour prendre une selle. Mais LA selle est brisée…  Alors ils ont mis 5 couvertures pliées en deux sur le dos du cheval et ont manigancé une espèce de selle avec de la corde.  Je dois dire que j’ai été plutôt étonnée par cette selle de fortune et son pseudo-confort. Mais après avoir passé 10 heures à me faire « cogner le derrière » sur le dos d’un cheval assez amaigri, j’avais une certaine partie de mon anatomie un peu endolorie. 

a dos de cheval

Il serait difficile et un peu dangereux de se promener à cheval sur le sentier de marche.  Alors nous sommes descendus par la route. Nous avons mis 10 heures, sous le chaud soleil, pour rejoindre notre véhicule. La descente à dos de cheval s’est bien passée.  Le cheval était très calme, il ne réagissait pas du tout aux bruits des klaxons, ni aux aboiements des chiens. Son maître l’a bien dirigé et il l’a bien nourri au cours de cette dure journée de labeur. Il avait apporté du maïs dans son sac à dos et il lui trouvait du feuillage sur la route.

Nous avons roulé pendant une demi-heure pour s’arrêter à un hôtel-restaurant.  Mais là, faut pas vous imaginer le Holiday Inn!  C’est un bon hôtel pour la région.  On a eu droit à une chambre pour les dames (nous étions deux) et une pour les hommes (deux également).  Un bon lit ferme qui ressemble plus à une table qu’à un lit, l’eau courante dans la rivière qui passe pas loin de l’hôtel et une toilette sèche à l’extérieur.  La toilette est un luxe dans les régions du Népal car la plupart des petits villages n’ont que des toilettes à aire ouverte, c’est-à-dire que les gens font ça à peu près n’importe où (et je n’exagère pas, ils n’ont même pas de lieu désigné).  Avant d’aller dormir, les gars nous ont préparé un curry de poulet.  Je n’avais pas mangé de viande depuis 6 semaines!  Ouais, j’ai dit que c’était un restaurant aussi, mais nos amis népalais aiment bien cuisiner et ils préfèrent préparer la viande eux-mêmes.  C’était délicieux!

J’ai très bien dormi, le village était tranquille et j’étais aussi épuisée.  Nous avons pris la route à 6h30 :  10-11 heures à faire avant de joindre l’aéroport de Nepalgunj pour prendre l’avion vers Kathmandu.  À 8h00 nous avons pris un thé.  Dans le village suivant nous avons trouvé 5-6 camions arrêtés… la route est bloquée.  Un camion s’est embourbé et un autre a un bris mécanique.  Ils attendent une pièce de rechange qui viendra de la ville, à 6 heures de route.  Ça va prendre des heures!  Pas de problème.  Une chèvre a été abattue ce matin, les gars vont nous cuisiner un curry.  Nous sommes restés 6 heures dans ce petit village à attendre, rien à faire.  Les camions ont finalement été déplacés, on les a d’abord vidé de leur charge, déplacés, puis rechargés.  Nous avons donc repris la route.  Mais nous n’avons pas pu nous rendre à Nepalgunj en véhicule car la route était bloquée avant Nepalgunj.  Ils appellent ça des « bandas ».  Les Népalais ferment une route quand ils veulent attirer l’attention.  Y’avait donc un banda suite à un assassinat, on cherche à arrêter le coupable.  Et un autre parce qu’un professeur a abusé sexuellement d’un garçon.  Alors on a dû prendre l’avion de Surkhet à Nepalgunj puis le vol prévu de Nepalgunj à Kathmandu.

Nous sommes arrivés à Kathmandu samedi soir, après 3 jours passés sur la route.  J’ai pris une bonne douche et j’ai dormi comme un bébé.

Dimanche, premier jour de la semaine au Népal, je suis allée chez le médecin.  J’ai rencontré un généraliste puis un orthopédiste.  Il dit que je me suis fait une entorse des ligaments qui entourent la rotule.  Selon lui, dans 2-3 semaines je ne devrais plus avoir de douleur et pouvoir recommencer à marcher normalement et progressivement reprendre la marche en montagne.  Bonne nouvelle, rien de grave, quel soulagement !  J’ai donc bon espoir de pouvoir me déplacer entre les villages de montagne d’ici quelques semaines.  Mais bon, je vais tout de même faire attention et ne pas reprendre tout ça trop vite.

Plutôt que de retourner tout de suite vers les montagnes, je vais travailler dans le Teraï, région du sud du Népal pendant 2 semaines minimum.  L’infirmière qui est normalement dans ce projet me remplace dans la mission exploratrice à Dholagohe.  Dans le Teraï, le terrain est plat et je n’aurai pas à marcher.  Je ferai des cliniques mobiles en véhicule, un peu comme je faisais au Tchad.  Lorsque je me sentirai prête à marcher en montagne, je retournerai à Kalikot pour m’entraîner un peu avant de partir en « Outreach ».  Je suis bien sûre très déçue de ne pas pouvoir faire mon travail de « Outreach ».  Mais au moins, je sais que je serai utile dans le Teraï.  

J’ai d’abord passé quelques jours à Kathmandu, ce repos m’a fait beaucoup de bien.  Ma mésaventure et toutes les préoccupations qui ont suivi m’ont complètement vidée.  J’ai aussi profité des qualités culinaires des restaurants de Kathmandu, MIUMMM !

Je suis arrivée dans le Teraï jeudi après-midi, après un vol de 15 minutes au-dessus des montagnes et 3 heures de route sur le plat.  La route est pas mal moins pénible que celle des montagnes de Kalikot!  Mon genou va déjà un peu mieux.  Hier soir, on a eu droit à une belle fête avec tout le personnel, on a chanté et dansé accompagné de la guitare.  C’était très agréable.  Demain matin je pars en clinique mobile avec l’équipe médicale.

chevre

 

Toute une équipe!

Saturday, May 3rd, 2008

Dimanche dernier, 5h30, nous partions en exploration dans un village qui se trouve à 2-3 jours de marche. Nous partons très tôt pour éviter de marcher pendant la période la plus chaude de la journée. Ce village est très très éloigné, au fond du district de Kalikot: Dholagohe. Aucun expat n’y a jamais mis les pieds! L’équipe était composée d’employés MSF et de porteurs, une dizaine de personnes. Il s’agit d’une région qui souffre souvent d’épidémies de choléra avec plusieurs décès. Les conditions sanitaires sont apparemment pitoyables. Nous allions voir ce que nous pouvons faire pour améliorer la situation. Par la même occasion, nous allions évaluer l’ampleur de la malnutrition et les problèmes de santé en général. Nous allions aussi visiter deux autres villages sur notre route. Au total la mission durera 8 jours, environ 37 heures de route à pied plus les déplacements locaux. Peu d’eau pour l’hygiène, eau à boire traitée au chlore, alimentation limitée et conditions de vie vraiment basiques pendant 8 jours et 7 nuits. Pas toujours facile! Mais j’étais quand même bien excitée. Cela fait un mois que je suis ici et je n’ai pas encore eu l’occasion de commencer mon travail dans les villages environnants. Car malheureusement avec la période des élections puis l’autre médecin malade, je n’ai pas encore pu quitter l’hôpital.

En fait, lundi soir nous étions déjà de retour à Manma. Les choses ne se sont pas passées comme prévu. J’avais tellement hâte de commencer mes activités à l’extérieur. Je suis terriblement déçue, surtout que c’est pour moi qu’on a dû faire demi-tour. Je me suis blessée à un genou. Je vous rassure tout de suite, je vais mieux. J’ai vécu toute une expérience pendant les 2 jours que j’ai passé sur la route. Une expérience physiquement difficile et mentalement bouleversante.

Nous avons quitté l’hôpital à 6 heures dimanche matin. Nous avions 8 heures de marche à faire dans la journée. D’abord en forte descente pendant 2 heures et demi. Après environ 30 minutes de descente, j’ai senti un malaise dans mon genou gauche, spontanément, sans traumatisme. Je ne sais pas si je me suis pincé un ménisque ou s’il s’agit d’une entorse ou d’une tendinite. Puis ce malaise est devenu présent à chaque pas. Comme les pas en montée et sur le plat n’étaient pas douloureux, je me suis dis que ça devrait aller pour le reste de la journée. J’endurais mon mal tout en ayant bien hâte d’arriver en bas. J’étais donc très contente d’arriver à Lalignat et de traverser le pont vers l’autre rive sur laquelle nous allions marcher encore 5-6 heures, mais en petites montées et descentes. Effectivement, les descentes n’étant plus aussi longues, je réussissais à marcher assez bien, sans grande douleur.

Nous nous sommes arrêtés à 10h30 pour dîner. Ici, c’est comme ça que ça se passe. Les Népalais prennent deux repas par jour, vers 10h30 et 20 heures. Il s’agit de Dal-Bhat à chaque repas. Comme nous nous sommes levés à 5 heures, le Dal-Bhat était bienvenu à 10h30. Après s’être bien repus, nous avons fait une petite sieste avant de continuer.

Nous avons marché pendant 7 heures et demies dans la journée, sous le chaud soleil. Je ralentissais la cadence à chaque descente, mais ça allait. Arrivés à Bhattadi, vers 17h30, nous avons pris un thé, relaxer et fait un brin de toilette. Au repos, je ne sentais pas de douleur dans mon genou, alors j’avais espoir qu’après une nuit de repos je puisse à nouveau marcher normalement et continuer la mission vers Dholagohe.

Cette journée de marche m’a demandé beaucoup d’effort en raison de ma blessure et de la chaleur. Je pensais dormir comme un bébé tellement j’étais épuisée. Mais je n’ai presque pas dormi de la nuit! Il faisait une chaleur horrible dans cette vallée. Des chiens n’arrêtaient pas de japper. Les propriétaires de l’auberge se déplaçaient sans cesse de leur chambre à la cuisine, m’éclairant le visage de leur lampe de poche à chaque fois. Je me suis levée à 5 heures, pas reposée du tout. J’ai tout de suite fait quelques pas pour tester mon genou… chaque pas était maintenant douloureux. J’ai dû me résigner: pas question de continuer vers Dholagohe. D’abord, je ne m’imagine pas endurer cette douleur pendant une semaine de marche. Ensuite, si cela venait à empirer il serait de plus en plus difficile de revenir vers Manma. J’étais déchirée mentalement, mais je devais me contraindre à faire demi-tour, avec toute l’équipe. Car il n’était pas possible pour l’équipe de faire cette explo sans expat médical. Après tous ces efforts, après toutes ces attentes, je devais me résigner à rentrer à la maison, à l’hôpital de Kalikot. J’étais déçue, frustrée et désolée des conséquences de cet incident.

La marche de retour vers Manma a été physiquement très pénible, surtout les pas en descente. Heureusement que j’avais mes bâtons de marche. Je pouvais alors mettre beaucoup de poids sur mes deux bâtons et ma jambe droite, libérant le plus possible mon genou gauche. Toute l’équipe marchait à mon rythme. Deux personnes devant pour ouvrir le chemin et tout le reste de l’équipe derrière moi avec Meghraj, le chef d’équipe, toujours à quelques centimètres de moi. Je ne le voyais pas, mais je sentais sa présence, juste derrière moi, comme un ange-gardien, surveillant chacun de mes pas et m’offrant un support moral. Chaque pas me demandait un effort épouvantable. Le chemin était difficile, rocailleux, accidenté et souvent étroit, à flanc de montagne. Je gardais les yeux rivés sur le sol et me concentrais sur chacun de mes mouvements.

Après 3 heures et demies de marche, nous sommes arrivés à Raku, village où nous allions prendre le Dal-Bhat. J’étais épuisée, au bout de mes forces. J’ai mangé un peu de Dal-Bhat (l’appétit n’était pas au rendez-vous) et je me suis reposée.

Le pont de Raku ayant été réparé récemment, il y avait une possibilité pour nous de revenir par un chemin plus court. Il nous resterait alors environ 3 heures de marche. Des membres de notre équipe sont donc allés explorer le pont. Mais le pont n’était pas en bonne condition et avec mon handicap, il n’était pas prudent de passer par ce chemin. Nous avions donc encore plus de 6 heures de marche à faire pour rentrer, dont plus de 3 heures en montée abrupte. Encore 6 heures comme ça! Impossible. Je n’y arriverai pas. Je me suis mise à pleurer. Deux options: ou bien on dort en route et on continue le lendemain, ou bien on me porte pour une portion du chemin. Il était déjà près de 13 heures.

L’option de dormir en route n’était pas très attrayante. D’abord, passer une autre nuit comme celle de la veille n’était pas très reposant. Puis, à la vitesse à laquelle je marchais, c’était un peu pénible pour toute l’équipe même si personne ne s’en plaignait. Imaginez les porteurs, ils portent leur fardeau pendant deux fois plus de temps! J’en profite ici pour vous dire à quel point j’avais une équipe extraordinaire. J’ai senti leur support à chaque instant. Encore aujourd’hui je suis très émue lorsque je pense à cette journée.

C’est en réalisant que ça allait non seulement alléger mes souffrances mais aussi alléger toute l’équipe si on rentrait plus rapidement que j’ai accepté qu’on envoie un brancard et des porteurs pour me monter jusqu’à la maison. Nous avons donc convenu que j’allais marcher jusqu’à Lalignat, environ 2 heures. Et que de là, j’allais être portée sur un brancard.

J’ai mis 2 heures et demies pour me rendre à Lalignat. J’étais exténuée. Quatre porteurs nous attendaient, avec un brancard. Après une petite pause, j’ai pris place sur ce dernier et nous sommes partis. Il faut un peu piler sur son orgueil pour accepter d’être portée ainsi alors qu’en fait je pouvais encore marcher. Si j’avais eu une jambe cassée, cela aurait été plus évident et plus facile à accepter.

Cela n’a pas été facile pour les porteurs. Dans la première partie de la montée, il y avait des branches d’arbres de chaque côté du sentier que d’autres membres de l’équipe devaient repousser. L’effort était considérable pour porter ce brancard et mes 65 kg lors de cette montée. Nous nous sommes arrêtés quelques instants avant d’entreprendre la deuxième partie, plus abrupte et plus étroite. Là, c’était horrible… pour moi. Les porteurs avaient beaucoup de difficultés à passer dans l’étroitesse du sentier. À certains endroits, ils empruntaient même les champs en terrasses pour passer. Toute l’équipe participait à l’effort. Les porteurs faisaient rotation. Les autres les tiraient par la main, dégageaient le sentier ou me retenaient sur le brancard. J’ai trouvé ça terriblement pénible d’être allongée sur un brancard, impuissante, et de sentir tous ces efforts déployés pour me ramener à domicile.

À un moment le brancard a fait CRAC, une des tiges de métal a cédé. Ça m’a fait un choc. Je savais que je ne pouvais pas tomber. Mais quand même, quand tu es comme ça, suspendue dans les airs sur le bord d’une falaise à regarder le ciel, que tu ne vois pas ce qui se passe, que tu ne peux que remettre ta confiance entre les mains des autres, que tu es submergée par la fatigue et les émotions… ça fait peur. Je me suis mise à pleurer. À partir de ce moment-là, j’étais comme dans un état second. Derrière mes verres fumés et sous ma casquette, des larmes s’écoulaient continuellement de mes yeux comme le flot d’un robinet fuyant.

Aujourd’hui j’arrive à voir cela d’une façon un peu plus nuancée. Pour les autres je pense ce n’était rien de si extraordinaire, il arrive souvent que des patients soient portés de village en village parce qu’ils ne peuvent marcher. Et les porteurs étaient sûrement contents d’avoir une journée de travail payée alors qu’ils n’ont travaillé que quelques heures. Ce fut probablement une expérience de travail d’équipe, de coopération et de sentiment d’utilité pour toute l’équipe. Ces points de vue me permettent aujourd’hui d’être plus sereine vis-à-vis cette expérience. Mais je peux vous dire que pendant que je la vivais, j’étais défaite. Les quelques jours qui ont suivi, je ne pouvais pas y penser sans avoir les larmes aux yeux. Sans aucun doute, cette journée fut une expérience pénible. Mais ce sentiment d’appartenance à une équipe, cette collaboration, et combien d’autres émotions que je n’arrive pas à décrire avec des mots constituent probablement les souvenirs que j’en garderai. Cette journée fut une expérience humaine extraordinaire.

Cela fait maintenant 5 jours que je repose mon genou. Il me fait encore mal lors de certains mouvements. Je ne sais pas au juste quel est le problème. Je devrai peut-être aller à Katmandu pour faire des examens, mais comme il faut marcher 6 heures pour rejoindre la voiture, ça complique un peu les choses. J’attends de voir comment ça évolue. J’ai bon espoir que ce ne soit que temporaire et que je puisse un jour débuter mes activités de "outreach".